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Découverte : appropriation
Adrien Husson ( 2006 )

Découverte : appropriation

 

 

 

 

 

Sur la station d’Andrea, les journées étaient longues et tranquilles. Pour un avant-poste éclaireur impliqué dans une mission d’exploration de nouvelles planètes, c’était assez inhabituel.

 

Le commandant en chef Eric Wilson s’étira dans son siège et poussa un soupir. Il avait bien dormi. Trois mois plus tôt, il avait pris la décision de se lever avec une heure de retard sur l’horaire auquel il s’était conformé ces dix dernières années.

 

Les gars de l'équipe de terrain jouaient souvent aux cartes. Mais ça n’était pas un problème. Jamais une panne ou des cartons mal rangés, jamais un manquement à l’appel ou des problèmes de discipline. Ils s’occupaient de l’entretien comme un seul homme et ils le faisaient bien.

Encore heureux, songea Wilson en se levant du siège de commandement pour se diriger vers les quartiers du professeur Sokolsky. Tout en déplaçant sa lourde carcasse d’un mètre quatre-vingt et des poussières, il songea au temps qui leur restait à tirer. Quelle plaie, ces avant-postes ! On envoyait une équipe de militaires étudier la sécurité du terrain et la présence de formes de vies hostiles et si aucun danger immédiat n’était détecté, on dépêchait des scientifiques qui effectueraient des analyses plus poussées dans l’optique d’une éventuelle Terraformation de la planète.

Le commandant passa devant une surface légèrement réfléchissante et en profita pour s’inspecter brièvement. Son visage avenant de cinquantenaire arrangé par une chirurgie plastique était affaissé après de longs mois de lassitude. Il passa sa main dans ces courts cheveux poivre sel qu’il affectionnait tant et chassa quelques saletés au coin de ses yeux sombres et si pénétrants, qui avaient su faire fléchir tant d’hommes par le passé. C’était en partie pour cela que Wilson appréciait tant le professeur. Il n’avait jamais paru le moins du monde impressionné par la stature du commandant et avait toujours eu un comportement très naturel. Mais Wilson éprouvait aussi de la compassion à son égard. Il était le seul scientifique de la base et ne devait pas beaucoup s’amuser avec tous ces militaires qui ne savaient que jouer aux cartes et répéter inlassablement les mêmes blagues salaces.

Bon sang ! Encore un an à attendre ! Bien sûr, les scientifiques n’allaient pas se déplacer si la planète n’en valait pas la peine. Ils étaient bien trop précieux. Bien trop rares.

Un mois après son arrivée, le commandant avait envoyé un message à la Terre indiquant que la planète semblait tout à fait propice à la colonisation. Et maintenant les scientifiques étaient en chemin, sans que l’on puisse les prévenir. Sans qu’ils aient une chance de se préparer à ce à quoi le commandant faisait face depuis maintenant cinq mois.

Wilson atteignit enfin la porte du professeur. Il observa un instant le couloir de métal si bien entretenu qu’il venait de parcourir, et sonna.

 

Quelques instants plus tard, le professeur Sokolsky se tenait sur le pas de la porte, un sourire timide aux lèvres. C’était un homme de taille moyenne à la soixantaine passée, doté par la nature d’un physique enviable mais qu’il n’avait jamais travaillé. Son visage rond était parsemé de rides qui témoignaient de son caractère doux et accommodant ; mais sous ses petits yeux bleus pétris d’intelligence se dessinaient les mêmes cernes et la même lassitude que le Wilson lui-même accusait tant.

Le professeur s’écarta légèrement et indiqua le sofa d’un geste éreinté. Wilson pénétra dans l’appartement et prit place sur le sofa, un bras en arrière et l’autre sur la cuisse, dans une position fort peu protocolaire mais ô combien reposante. Le meublé était relativement grand – presque autant que celui de Wilson – et aménagé avec goût. Après être resté un instant la main appuyée contre la porte, les yeux dans le vague, Sokolsky s’assit sur un des fauteuils en velours qui faisaient face au sofa du commandant.

Wilson fut soudain frappé par l’immense fatigue qui creusait le visage du professeur. Il était clair qu’il n’avait pas beaucoup dormi la nuit précédente.

 

-   Bien dormi ? demanda ce dernier

-   Sûrement mieux que vous, Thomas.

-    Sûrement.

 

Cela ne ressemblait guère au professeur d’être si évasif. Wilson se leva et alla servir deux verres de bourbon. C’était bien plus grave que de s’avachir sur un sofa moelleux et passablement stupide de boire à pareille heure mais la porte de la réserve du professeur avait toujours été ouverte à Wilson – et les alcools du professeur étaient vraiment exceptionnels.

 

-        Eh bien, qu’y a-t-il ? dit Wilson en posant un verre devant Sokolsky.

-        J’ai encore réfléchi à notre problème. Scientifiquement j’ai renoncé depuis bien longtemps à lui trouver une quelconque explication. Mais ce qui se passe n’est tout simplement pas logique ! L’idée d’un jeu me revient souvent en tête mais dans ce cas, les règles m’échappent totalement – à moins que le concept d’invasion ne soit pour eux totalement...

 

Wilson leva les yeux au ciel.

 

-        Je n’en sais foutre rien, Thomas. On est censé attendre vos collègues et se laisser vivre en attendant. Ils trouveront une solution, non ? Et puis les gars en bas, tous les gars, ils font un excellent travail. On peut pas se passer d’eux.

-        Mais si mes collègues ne trouvent pas ? On ne sera jamais autorisés à revenir sur Terre !

 

Wilson n’aimait pas beaucoup ça. Le professeur avait l’air de décliner, et s’il devenait fou, ou que Wilson ne pouvait tout simplement plus lui faire confiance, il n’aurait plus personne à qui se raccrocher. Et ce serait la fin.

Le commandant avait toujours compté sur son zèle pour impressionner ses supérieurs et sur la peur pour manipuler les hommes à son service. Avec le professeur, il était désemparé. Comment faire comprendre à ce bon Dieu d’abruti qu’il n’y avait rien à faire, et donc aucune raison de penser au problème ?

 

-        Si vous aviez connu vos hommes au début, rien de tout cela ne serait arrivé. Vous auriez tout de suite remarqué les nouveaux...

-        Je vous ai déjà expliqué. Leur commandant, c’était Hannigan. Il a eu son accident la veille du départ et on m’a débauché.

-        Et maintenant ils sont perdus dans la masse. Et il y en a de plus en plus, presque un par jour.

-        C’est quand même clair ! Je ne suis pas responsable de ce problème, un point c’est tout. Je les ai tous rencontrés une heure avant la mise en caisson.

 

Wilson laissa échapper un sifflement d’exaspération. La situation avait rarement été aussi tendue entre eux.

-        Je suis navré. Ma nuit a été courte et…

 

Conneries. Si tu voulais arrondir les angles, c’est raté. Un prof de collège ne croirait pas à tes excuses, songea Wilson.

Mais le professeur n’allait pas bien. Le commandant faisait tout pour occuper ses journées mais visiblement le pauvre homme avait su profiter de ses nuits pour se pourrir le cerveau en se posant des questions inutiles.

-        Suivez-moi, intima Wilson. Je vais faire une petite tournée d’inspection et vous pourrez en profiter pour observer tout ce beau monde.

 

La routine. Rien de mieux pour vous garder un homme sur les rails. Wilson avait vu des types qui venaient de perdre leur meilleur ami s’enfoncer dans la routine pour rester utiles et tenir le coup. C’était souvent le seul moyen de s’en sortir, et c’était bien comme ça qu’il comptait survivre. Un commandant ne se laissait jamais abattre. Même face à la plus bizarre des situations qu’il ait jamais eu à affronter. Même pendant un an.

 

Alors que les deux hommes traversaient le réfectoire vide pour se rendre sur le pont principal, un soldat couru vers eux avec une mine stupéfaite. Bien sûr, Wilson ne le reconnut pas. Si seulement les vaisseaux n’étaient pas des navettes automatiques équipées de chambres d’hibernation qui vous déposaient avec armes et bagages puis repartaient aussitôt, il aurait eu le temps de connaître ses hommes et rien de tout cela ne serait arrivé !

Wilson se reprit. Il ne fallait pas commencer à penser comme le professeur. Inutile de refaire le passé et de se ronger les sangs.

Le professeur Sokolsky remarqua lui aussi le soldat qui s’approchait en trottinant. Il jeta un regard désabusé au commandant qui le lui rendit. Il n’y avait rien à faire, strictement rien à faire.

 

-        Mon commandant, mon commandant ! dit le soldat.

 

Il portait un insigne de première classe et semblait plutôt jeune, avec un visage rebondi et des cheveux bruns et crépus qui dépassaient de sa casquette.

 

-        C’est incroyable, on a…on a une espèce de visiteur. Il faut que vous veniez.

 

Wilson écarquilla les yeux avec application et vit du coin de l’œil que le professeur restait impassible. Il le poussa légèrement du coude.

 

-        Que voulez-vous dire ? demanda-t-il au première classe qui se tenait devant lui, ses deux yeux candides plantés dans les siens. Ca devrait convenir comme réponse, songea Wilson.

 

Un frémissement de satisfaction glissa sur le visage du jeune soldat, puis il se reprit et indiqua la porte qui menait au chemin du sas.

 

-        Je crois que vous feriez mieux de venir vous-même monsieur. C’est tout bonnement incroyable – et il se dirigea vers la porte.

 

Le professeur Thomas Sokolsky resta tétanisé. Wilson, qui avait déjà emboîté le pas au soldat, se retourna brusquement. Sokolsky avait une expression figée et il regardait le commandant comme s’il l’implorait de ne pas y aller.

 

-        Je…Eric, je ne peux plus ! Nous n’avons pas fait le bon choix, non pas le bon choix, c’est sûr ! C’est certain même. J’en suis tout à fait certain. Il faut nous isoler. Il faut arrêter tout ça...je ne supporterai pas d’en voir encore un !

 

Le professeur trépignait. Il suppliait le commandant. Celui-ci jeta un coup d’œil derrière lui pour voir le première classe qui les attendait, la main contre le bouton d’ouverture du premier sas. Pas de problème. Pas encore.

Wilson ne pouvait pas perdre le professeur. C’était au-dessus de ses forces. Jamais il n’aurait pensé avoir tant besoin d’un civil alors que la station grouillait de militaires. Cela le blessait dans son orgueil, mais il ne pouvait pas faire autrement. Il se sentait trop seul. Eric Wilson, commandant d’avant-poste aguerri, se sentait désespérément seul. Seul à vivre cette réalité, seul face à tous les autres. Et dans ce gouffre il n’y avait que le professeur pour se tenir à coté de lui.

Non, pas question de le perdre. C’était peut-être un civil, mais il était ce qu’il était. Sa bouée de sauvetage. Son unique certitude.

Le commandant chuchota à Sokolsky :

 

-        Ecoutez, je sais pas ce qui vous prend, mais on n’a pas le choix. Vous savez bien ce qui se passe quand on sort de la routine. On a déjà essayé.

-        Je sais ! Eric, si seulement nous avions tout interrompu plus tôt. Au début, tout cloisonner et attendre la navette.

-        Mais au début comment vous vouliez qu’on y pense ? Comment vous vouliez qu’on imagine un truc pareil ?

 

Wilson était exaspéré. Non seulement le professeur perdait prise et se répétait, non seulement il les mettait en péril avec son comportement anormal, mais en plus il appelait le commandant par son prénom. Et le commandant n’avait jamais apprécié que quelqu’un d’autre que sa mère l’appelle par son prénom.

 

- Je ne sais pas, je ne sais pas, fit le professeur en baissant la tête.

- Allez, venez. Va falloir vous y faire, avec les réserves de nourriture et d’énergie dont on dispose et à ce rythme, on en a encore pour six mois avant d’atteindre la limite des capacités d’accueil de la base, glissa le commandant avant d’adresser un signe de tête au première classe qui s’était approché des deux hommes. Espérons que ça s’arrête avant.

 

Et il se dirigea vers le premier sas. Les pas du professeur derrière lui le rassuraient.

 

Le sas était formé de deux pellicules transparentes composées d’une matière inconnue du commandant. Elles étaient traversées par un champ électrique qui protégeait la station des intrus comme de la dépressurisation. Juste après la membrane intérieure, une passerelle de chargement permettait de faire descendre les véhicules d’exploration depuis les étages supérieurs.

C’est sur cette passerelle que se tenait l’être. Autour de lui, les soldats formaient un cercle, avec une expression de curiosité peinte sur leur visage. Wilson les compta rapidement : soixante et un. L’idée qu’il faudrait bientôt songer à faire agrandir cette pièce passa fugitivement dans l’esprit du commandant.

L’être était composé de tubulaires enchevêtrées, comme si d’énormes vaisseaux sanguins d’un blanc laiteux avaient décidés de s’enrouler autour d’un piquet en se disputant les meilleures places. Au sommet, la structure se terminait par des boules plus ou moins bien formées qui se déplaçaient avec grâce, voguant d’un soldat à un autre. Wilson n’aurait su dire s’il s’agissait d’yeux, d’oreilles ou d’une grappe de récepteurs FM mais ce dont il était certain, c’est que ça le voyait. Ou plutôt, ça le ressentait. Pas lui, comme une carcasse enrobée d’un bel uniforme, aussi vivant qu’un pantin très réaliste – non. Lui en tant que personne. L’être connaissait Eric Wilson. Grâce à un sens inimaginable il savait quel genre de personne le commandant était et ce qu’il aimait manger à midi. Mais il ne lit pas mes pensées, pas du tout, remarqua alors Wilson. Il ne fait que me connaître. Il sait qui je suis.

Et bien sûr, tous les gars ressentent la même chose maintenant.

 

A mi-hauteur du visiteur, des tubes s’écartèrent et se refermèrent plusieurs fois avec un bruit de succion. Puis ils ralentirent leur rythme et un son s’échappa de l’orifice formé. C’était une note plaintive qui ondulait et se répercutait partout autour des hommes. Lorsque le son parut avoir empli toute la pièce, il disparu soudain pour être remplacés par des rythmes saccadés. Et tous les hommes présents dans le sas comprirent le sens de ces notes, de ce rythme. Ils comprirent tous que l’être parlait, d’un langage tout à fait compréhensible. Et ils écoutèrent.

 

Le visiteur était un univers de bonnes intentions. L’arrivée des Terriens avait été remarquée par son peuple depuis bien longtemps et il lui avait accordé l’immense honneur de participer à la découverte de la colonie humaine.

 

-        Dites-leur de l’abattre.

 

Comme un chien apeuré toujours collé aux jambes de son maître, Sokolsky s’était glissé derrière le commandant et juché sur la pointe des pieds il observait l’être avec répulsion. La situation devint difficile pour Wilson. Il jeta un regard aux hommes les plus proches de lui pour s’assurer qu’aucun n’avait entendu ce que Sokolsky venait de lui glisser à l’oreille. Comment calmer le professeur, au moins pour les heures à venir ? Il se pencha en arrière et chuchota :

 

-        Regardez-le. J’ai un bon pressentiment. Je ne sais pas pourquoi. Ca pourrait être différent, cette fois.

 

Il aurait pu lui dire que donner l’ordre d’abattre le visiteur aurait été totalement inutile, sinon suicidaire. Mais à quoi bon rappeler au professeur quelque chose qu’il savait déjà ?

Dans son angoisse, Sokolsky reçut les mots du commandant comme on voit un drapeau blanc s’agiter dans la tranchée d’en face. C’est trop beau pour être vrai, mais comment ne pas se laisser y croire ? Il serra le bras du commandant pendant un instant puis le lâcha et reprit une contenance, le visage agité de tics nerveux. Bien cachées dans les poches de sa blouse, ses mains se tordaient et faisaient craquer ses doigts jusqu’à lui faire mal.

 

L’être se déplaçait. Il ouvrit le cercle de soldats en demandant s’il pouvait visiter la station. Les hommes s’organisèrent immédiatement et le conduisirent jusqu’à l’entrée du couloir principal.

Lorsque l’être passa devant Wilson, il ralentit un court instant.

Qu’est-ce qui se passe ? Se demanda le commandant. Puis il vit plusieurs des pédoncules du visiteur se braquer sur quelqu’un juste à côté de lui. Sokolsky. Le commandant se retourna. Sokolsky tremblait et transpirait à grosses gouttes. Mais il ne bougea pas.

Les pédoncules s’agitèrent autour du visage du professeur comme un chat renifle une main tendue, puis ils se rétractèrent. Tous les regards étaient tournés vers le professeur. Et soudain tous les hommes reprirent leur marche.

Stupides formalités, se dit Wilson. A quoi bon te présenter comme ça, espèce de sac de nerfs ? Je mettrai bien un peu d’acide sur le sol histoire de voir ce que ça te fera quand tu ramperas dessus comme une limace.

Puis il emboîta le pas aux soldats, suivi de près par le professeur. Les hommes escortaient le visiteur et lui présentaient la base sous toutes ses coutures. Ils n‘avaient rien demandé à leur commandant. Et lui-même ne songeait plus à ces détails insignifiants.

 

La visite se déroula comme une visite de musée. Sauf qu’il y avait un visiteur et soixante et un guides qui se battaient pour être celui qui aurait le mieux présenté tous les aspects du fonctionnement de la station et de la vie à l’intérieur de celle-ci.

Parfois, l’être parlait de lui. Wilson écoutait distraitement. Il ne tressaillit pas en entendent parler d’évolution aboutie. Il ne leva pas un sourcil lorsque l’être expliqua qu’il faisait lui aussi partie de ceux ayant reçu l’honneur de participer à la découverte de l’espèce humaine. L’être déclara parler un Terrien objectif, accordant leur véritable sens aux mots. Wilson ne fut pas intrigué. Et lorsque l’être parla des partisans du recul évolutif différencié, le commandant n’écoutait même plus.

En revanche, lorsque le première classe qui les avait prévenus de l’arrivée du visiteur s’approcha de lui et posa sa main sur son bras, La curiosité de Wilson fut piquée au vif. Et plutôt que d’être énervé par cet autre grave manquement à la discipline militaire, il fut transpercé par la plus grosse pointe d’espoir qu’il ait jamais ressenti. Qu’allait lui dire ce soldat qu’il n’avait jamais vu avant aujourd’hui, et qui pourtant se séparait du groupe ?

Pendant ce temps, le visiteur évoquait l’intégration accélérée tout en s’extasiant sur les rations alimentaires des soldats. Son corps mou fait d’énormes vaisseaux se révélait phosphorescent dans la pénombre de la réserve à nourriture où ils se trouvaient. Wilson réprima un sourire. Soixante et un hommes venus d’un autre monde et une ampoule sur pattes, réunis dans un garde-manger.

 

-Le professeur Sokolsky va bien ?

 

Sokolsky ! Où était-il ?

Wilson le trouva sur le pas de la porte. Il était recroquevillé, la tête entre les épaules. Ses yeux glissaient de l’être, au commandant, au première classe, et ainsi de suite. Le coin gauche de sa bouche se tordait et s’étirait en tous sens dans une agitation maladive.

 

-        Non, s’entendit dire Wilson. Pas bien du tout. Il est très instable en ce moment.

-        Oh, je vois. La solitude sûrement ? Merci, mon commandant.

 

Et le jeune homme s’éclipsa.

Voilà qui est bizarre. Cette pensée disparut de l’esprit de Wilson aussi vite qu’elle était arrivée.

Peu de temps après, le visiteur déclara qu’il lui fallait s’interrompre. Il demanda un endroit propice où se défaire. Wilson ne vit pas de quoi le l’être voulait parler mais ses hommes le conduisirent à une remise où il régnait une température torride. Puis il se dispersèrent, retournant à leur manutention.

 

Obéissant au cycle jour/nuit classique, les lumières des couloirs s’étaient tamisées. Il était temps pour Wilson d’aller se coucher. Il prit le professeur par le bras et le mena à ses quartiers. Puis il se rendit au poste de commandement, éteignit ses interfaces et fit un contrôle rapide des sections de chaque étage. Ce faisant, il songeait au vocabulaire de l’espèce dont il avait rencontré un représentant original. Découvrir l’espèce humaine ?

 

Le commandant de l’avant-poste encore opérationnel le plus éloigné de la planète Terre défit son col, enleva sa veste et s’affaissa sur son siège.

Il rêva qu’il fondait et se recomposait sous la forme d’un ver de terre géant. Il allait trouver le visiteur dans les appartements du professeur mais la chaleur était telle qu’il fondait à nouveau.

Wilson se réveilla en sursaut et consulta sa montre. Il avait dormi huit heures. La bouche pâteuse, il songea que c’était quand même un sacré relâchement. Puis il haussa les épaules et partit prendre une douche dans sa salle de bain rutilante. Les gars étaient passés par là.

Une fois propre et vêtu, Wilson se dirigea vers le réfectoire. Il passa le couloir principal et s’attarda devant la porte de la remise où l’être avait décidé de se « défaire ». Mais il ne l’ouvrit pas. Il voulait garder un espoir, aussi ténu soit-il.

Arrivé au réfectoire, Wilson fit juste un pas pour avoir une vision globale de la salle, et ils compta les hommes rapidement.

Le cœur du commandant le plus fatigué de l’univers manqua un battement.

Il les recompta. Et recommença une nouvelle fois. Puis il les compta une quatrième, une cinquième et une sixième fois. C’était impossible.

 

-        Tout le monde est là ?

 

Soixante et un visages se tournèrent vers lui, surpris de le voir si matinal, et un chœur de voix répondit :

 

-        Oui mon commandant !

 

Ledit commandant tourna les talons immédiatement et se mit à courir. Il dépassa la remise sans même la remarquer. Un missile de croisière intercontinental d’espoir était en train de tenter de le traverser et s’il ne voulait pas exploser, il fallait qu’il parle. Qu’il parle au professeur. Il sonna avec insistance et faillit avoir un mouvement de recul lorsque le professeur vint lui ouvrir. Sokolsky était littéralement transfiguré. Le visage rayonnant, un large sourire aux lèvres, il respirait la joie et l’énergie. Il fit signe au commandant d’entrer et parti sans l’attendre en direction de son atelier. Sur ses talons, Wilson tenta de revenir à sa hauteur.

-        Professeur, c’est incroyable ! Cette nuit il ne s’est pas…

-        Un instant, l’interrompit un Thomas Sokolsky au comble du bonheur. Avant toute autre chose, je veux vous présenter Wendy. Ma nouvelle assistante.

 

Il franchit la porte de son atelier et s’écarta juste assez pour laisser Wilson découvrir une jeune femme assise sur le siège de travail du professeur. Fine, légèrement vêtue, elle portait de longs cheveux bruns qui s’amoncelaient jusque sur une opulente poitrine. Elle fit un demi-sourire au commandant, dévoilant une dentition parfaite qu’enveloppaient deux lèvres fines, et Wilson vit passer une lueur de satisfaction dans les yeux noisette de la jeune femme.

 

-        Allons mon ami, asseyez-vous ! Wendy me parlait de sa définition personnelle du mot découverte, qu’elle a forgé à partir de l’usage que nous en avons fait durant notre histoire, nous, les humains mais…que vouliez-vous me dire de si important ?

 

Le commandant d’avant-poste le plus triste de l’univers regarda un instant la jeune femme qui lui souriait à présent, et se mit à pleurer.

 

 

                                                                                                                                             Adrien Husson

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